Maladie sournoise
 

 



Maladie sournoise

C'est comme une maladie. Chacun a voulu croire qu'il maîtrisait les symptômes alors que l'anecdotique était déjà porteur des germes. Et nous voilà aujourd'hui devant la réalité. Ce qui ne suscitait que démangeaisons s'est gravement propagé et on doit bien le constater, la Suisse – et en particulier la romandie – est un terreau fort propice à son développement, même si l'on sait que d'autres contrées et pays sont atteints. A tel point que l'épidémie d'anglophigite risque d'être déclarée pandémie dans un avenir immédiat.

Anglophigite : maladie sournoise particulièrement répandue en Francophonie, se manifestant par une addiction à être au garde-à-vous devant l'anglais.

Comprenons nous bien. La maladie n'est évidemment pas la langue et il n'est pas question ici de discuter les riches influences anglaises et américaines sur la musique et ses arrangements, sur la technique de guitare comme le picking, sur certaines structures poétiques et littéraires.

D'aucuns prétendent qu'une langue vivante se mélange. C'est vrai. Il y a cependant une forte tendance psycho rigide à ne privilégier qu'un seul mélange. Il ne s'agit donc pas de langue vivante mais de langue aux ordres. Des ordres que personne ne donne mais auxquels on se soumet. Une forme d'aberration.

Parmi les grands ordonnateurs de cette addiction, les médias, radios et télévisions jouent un rôle prépondérant. A de rares exceptions – parmi lesquelles Option Musique dont on ne dira jamais assez le travail remarquable en Suisse – les chaînes n'en ont rien à faire de la chanson francophone et diffusent jusqu'à passé 94% de chansons anglophones (*). Au nom de quoi ? Au nom d'une nébuleuse selon laquelle pour être dans le "move", il faut communiquer en anglais. Connerie crasse au point qu'un artiste peut écrire une superbe chanson en français, sans la moindre chance de passage dans la plupart des radios. Qu'il écrive une médiocrité en anglais, diffusion quasi assurée.

C'est ainsi que de nombreux groupes suisses font le choix de l'anglophone, avec l'espoir de mieux se vendre au niveau intercantonal et international. Les réussites sont rares et ne se prévalent pas de cet opportunisme. Car soyons francs, tous ces gens qui produisent des banalités avec un accent à couper à la tronçonneuse, qui en voudrait au-delà de nos frontières locales ?

Aujourd'hui, auteur se dit songwriter et si vous désirez organiser un concept original, présentez le francophone en anglais. "Only French Festival", "French touch", on a même vu récemment aux Francofolies de Spa trois artistes suisses francophones réunis sous la bannière "swiss bars & franco friends". Malicieux clin d'œil au départ, le procédé éculé tient désormais de l'imbécilité et du ridicule. Ainsi vont les choses. Et comme on n'arrête pas le progrès, de plus en plus de décideurs culturels, joyeusement subventionnés par des structures officielles, exportent les talents suisses dans leur conjugaison exclusivement anglophone. Cela dépasse l'entendement.

Bien sûr, l'anglophigite ne se limite pas à la chanson. L'addiction a gagné tous les domaines. Les exemples ne cessent de se multiplier. Marche nordique du Lavaux se dit "Lavaux Nordic walking". Ce doit être plus "in", plus "fun". Une boulangerie fait la promotion de ses produits, certes en français mais sous l'œil du Vaudois "Sébastien Buemi, F1 driver". Pilote F1 ça n'allait pas ? L'absurdie est la patrie des communicants d'aujourd'hui.

Paradoxalement, les victimes les plus atteintes d'anglophigite sont celles qui en ont le moins conscience, comme anesthésiées par le formatage ambiant. Celles-là mêmes qui rejoindront en troupeau le chœur de ceux qui rétorquent qu'il faut vivre avec son temps. Et faire preuve d'ouverture. Ah oui l'ouverture… Que diable, comme si l'ouverture à l'autre devait être la fermeture à soi. Or c'est ce qui se passe chez bon nombre d'organisateurs. Et c'est donc sur la scène culturelle francophone qu'on trouve le plus grand nombre de victimes collatérales de l'anglophigite. Parce que de multiples organisateurs ont succombé aux sirènes de l'anglophonie, sous prétexte de répondre à la demande. Grossière erreur. En l'occurrence, il est faux de penser que l'offre répond à la demande, c'est bien la demande qui répond à l'offre. Jusqu'au jour où l'agacement devient indignation et exige des quotas, avec les risques nauséabonds de récupération extrême que cela peut parfois supposer.

Ce qui est dilué dans la masse des informations en cours de saison culturelle est patent durant la période des festivals. Il suffit d'aligner les artistes programmés. A ce titre, l'édition 2011 du Paléo est significative de l'invasion anglophone. Au point que le slogan de cette année aurait pu être "english on the Asse, french in the ass". Et encore le Paléo n'est-il pas le plus gravement atteint et au moins sert-il une certaine qualité.

Car il faut bien le dire, l'anglophone qu'on nous distille à longueur de journées sur les ondes et dans les salles de spectacles est le plus souvent d'un niveau pitoyable. Mais voilà. La plupart du temps, les gens ne comprennent pas ce qu'ils entendent en anglais. Tout juste se demande-t-on si les artistes eux-mêmes comprennent ce qu'ils chantent. Pas étonnant dès lors que pour certaines personnes, le vocabulaire artistique se réduise à deux lettres : D et J. Quelle tristesse !

Il importe aujourd'hui que les laquais de la pseudo mouvance prennent conscience qu'en reniant leur culture linguistique, ils font partie d'un club de plus en plus ouvert, celui des fossoyeurs de la francophonie. C'est moche et irresponsable.

On a entendu dire que la francophonie est un état d'esprit et qu'il est parfaitement possible de l'exprimer en anglais. Bien bien. On verra cependant ce que sera la communication lorsque l'on ne parlera plus que par état d'esprit. Déjà que l'esprit tend à disparaître. Seul demeurera alors l'état. Cela s'apparente à de la dictature. CQFD.
Jacques S
jacques.s@lechantlaboureur.ch


(*) Lire l'essai pertinent et documenté de Michel Bühler : La chanson est une clé à molette, paru aux Editions Campiche.